Nature et Poésie

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Albert Camus : Le pouvoir de l’obstination et de l’irononie…

Prix Nobel de littérature en 1957, Albert Camus (1913–1960) fut aussi un journaliste de vocation et actif toute sa vie.
La force de réflexion de Camus sur la profession se dévoile déjà dans un article inédit intitulé « Manifeste du journaliste libre », qui aurait dû être publié dans les colonnes du Soir républicain le 25 novembre 1939. Il fut censuré au dernier moment.
Lorsqu’il l’écrit, Camus a seulement 26 ans. La guerre vient d’éclater il y a trois mois. Le Soir républicain, qu’il dirige avec Pascal Pia, est diffusé uniquement à Alger et ne publie qu’une feuille quotidienne imprimée recto verso. Le gouverneur général suspendra définitivement la publication du journal le 10 janvier 1940.
Ce texte précurseur de la réflexion journalistique de Camus, puissant plaidoyer en faveur de la liberté de la presse, fut découvert par la journaliste du Monde Macha Séry, aux Archives nationales d’outre-mer d’Aix-en-Provence, en 2012, et publié par Le Monde le 17 mars 2012.
Camus y met en garde contre les périls qu’encourt le journalisme en temps de guerre (et de paix) face à la censure et à la propagande. L’article était enfoui dans les dossiers de l’autorité de la censure de l’époque. On y voit la genèse d’une partie de la pensée humaniste et moraliste de Camus, réfractaire à tout dogmatisme : un esprit rebelle et insoumis.

Le manifeste peut être considéré comme un texte fondateur vis-à-vis des critiques, développées dans ses éditoriaux à Combat. Camus se demande comment un journaliste peut être libre, face aux abus du pouvoir, à ses servitudes et à ses censures. Le texte débute en invoquant la liberté de la presse : « La question en France n’est plus aujourd’hui de savoir comment préserver les libertés de la presse. Elle est de chercher comment, en face de la suppression de ces libertés, un journaliste peut rester libre. Le problème n’intéresse plus la collectivité. Il concerne l’individu. »

Il décrit, dans le manifeste, les quatre commandements du journaliste libre : « lucidité, refus, ironie et obstination ».
Quatre points cardinaux, également développés dans son œuvre littéraire et ses réflexions philosophiques.
Tout un bréviaire pour journalistes : « La lucidité suppose la résistance aux entraînements de la haine et au culte de la fatalité. »
Il ajoute : « Un journaliste libre, en 1939, ne désespère pas et lutte pour ce qu’il croit vrai comme si son action pouvait influer sur le cours des événements. Il ne publie rien qui puisse exciter la haine ou provoquer le désespoir. Tout cela est en son pouvoir. »
Il dénonce alors la désinformation qui gangrène la France, en 1939, et lance un appel à la désobéissance : « Face à la marée montante de la bêtise, il est également nécessaire d’opposer quelques refus. Toutes les contraintes du monde ne feront pas qu’un esprit un peu propre accepte d’être malhonnête. »
Il ajoute : « Or, et pour peu qu’on connaisse le mécanisme des informations, il est facile de s’assurer de l’authenticité d’une nouvelle. C’est à cela qu’un journaliste libre doit donner toute son attention. Car, s’il ne peut dire tout ce qu’il pense, il lui est possible de ne pas dire ce qu’il ne pense pas ou qu’il croit faux. Et c’est ainsi qu’un journal libre se mesure autant à ce qu’il dit qu’à ce qu’il ne dit pas. »
Camus souligne que l’ironie demeure « une arme sans précédent contre les trop puissants. Elle complète le refus en ce sens qu’elle permet, non plus de rejeter ce qui est faux, mais de dire souvent ce qui est vrai ». D’après lui, l’obstination « est une vertu cardinale. Par un paradoxe curieux mais évident, elle se met au service de l’objectivité et de la tolérance ». Il conclut ainsi son manifeste censuré : « Former ces cœurs et ces esprits, les réveiller plutôt, c’est la tâche à la fois modeste et ambitieuse qui revient à l’homme indépendant. Il faut s’y tenir sans voir plus avant. L’histoire tiendra ou ne tiendra pas compte de ces efforts. Mais ils auront été faits. »

Ces déclarations de principe constituent l’embryon des réflexions développées plus tard dans ses productions journalistiques.
Il expose alors les priorités de la nouvelle presse et il préconise plus de transparence et de rigueur dans le traitement de l’information : « Un journal indépendant donne l’origine de ses informations, aide le public à les évaluer, répudie le bourrage de crâne, supprime les invectives, pallie par des commentaires l’uniformisation des informations, et, en bref, sert la vérité dans la mesure humaine de ses forces. Cette mesure, si relative qu’elle soit, lui permet du moins de refuser ce qu’aucune force au monde ne pourrait lui faire accepter : servir le mensonge. »
Au sein de ce cadre éthique, Camus expose d’autres recommandations nécessaires à un travail journalistique exigeant :
il faut « informer bien au lieu d’informer vite » et « préciser le sens de chaque nouvelle par un commentaire approprié ».
En définitive, il s’agit d’« instaurer un journalisme critique, et en toutes choses, ne pas admettre que la politique l’emporte sur la morale ni que celle-ci tombe dans le moralisme ».
Le journalisme a été pour Camus une communauté humaine où il s’épanouissait, une école de vie et de morale. Il y voyait de la noblesse.
Il fut d’ailleurs une des plus belles voix de cette profession, contribuant à dessiner les contours d’une rigoureuse déontologie.
En guise de conclusion, Camus formule une théorie du journalisme fondée sur « la régénération de la presse » et sur un « journalisme critique ».
Il propose une réforme des médias de bas en haut, qui concerne tant le statut juridique de la presse et son indépendance financière que la responsabilité sociale des journalistes. Il évoque également la direction que doit prendre la profession, et place au premier plan les lecteurs, l’honnêteté intellectuelle, l’indépendance et la recherche de la vérité, en n’omettant pas de mettre en garde contre les risques de dérives sensationnalistes. Penser le journalisme selon Camus invite aujourd’hui à un « retour aux sources », à se rapprocher des « vrais gens », à couvrir les territoires et zones désertés par les médias traditionnels, à rendre visibles les invisibles, en définitive, à renouer la confiance du public.
Les propositions de Camus sur la presse constituent un modèle de journalisme engagé.
La citation suivante, publiée dans un éditorial de Combat le 31 août 1944, intitulé « Critique de la nouvelle presse », résume peut-être avec le plus de justesse le legs intellectuel et éthique d’Albert Camus envers la profession :

« La tâche de chacun de nous est de penser bien ce qu’il se propose de dire, de modeler peu à peu l’esprit du journal qui est le sien, d’écrire attentivement et de ne jamais perdre de vue cette immense nécessité où nous sommes de redonner à un pays sa voix profonde. Si nous faisons que cette voix demeure celle de l’énergie plutôt que de la haine, et de la fière objectivité et non de la rhétorique, de l’humanité plutôt que de la médiocrité, alors beaucoup de choses seront sauvées et nous n’aurons pas démérité. »