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Albert Jacquard : à chacun de préparer le monde de demain...

Albert Jacquard fut un grand scientifique, mais d’abord un humaniste exemplaire, d’une gentillesse et d’une humilité exquises qui n’excluaient nullement l’âpreté de ses combats et la clarté de sa vision de l’avenir du monde. Il ne laissait personne indifférent avec ses yeux malins et sa curieuse tête de boxeur (due à un accident de voiture dans son enfance où il perdit son plus jeune frère et ses grands-parents). Le public s’est toujours enthousiasmé pour ses nombreux livres et il est significatif de compter le nombre d’écoles et de lycées qui ont pris son nom. Il fut un vrai maître à penser.
Né le 23 décembre 1925 à Lyon, il est mort le 11 septembre 2013, à 87 ans.
Elève très brillant, polytechnicien, il s’était spécialisé dans la génétique, et surtout la génétique des populations à l’université américaine de Stanford.
Il forgea sa conscience politique et son combat contre les injustices sociales aux Etats-Unis. De retour en France, il passa deux doctorats, en génétique et biologie humaine. Il publia, en 1978, "L’Eloge de la différence", un livre-manifeste contre les inégalités, qu’il n’a cessé de combattre jusqu’à sa mort.
Il était connu pour ses engagements citoyens. Les dernières années de sa vie, il développait sa philosophie de la vie et de l’action dans ses livres de vulgarisation scientifique et dans ses essais. Il proposait une pensée humaniste et laïque moderne pour faire évoluer la conscience collective. Pour lui, l’enjeu majeur était l’éducation plus que l’économie. Il dénonçait les méfaits du capitalisme : la compétition acharnée, l’individualisme forcené, la pollution, le gaspillage, l’aveuglement.
Albert Jacquard rejetait les religions quand elles sont sources de sommeil intellectuel et prônait plutôt un humanisme, la lucidité (un mot qu’il répète souvent) et le combat pour un monde plus solidaire qui retrouve le chemin du collectif.
 

La solidarité existe-t-elle encore...

ou bien sommes-nous en perpétuelle confrontation les uns envers les autres? Alors que les différences nous inquiètent, pourquoi ne pas les transformer en force pour nous mener plus loin dans nos échanges, le plus naturellement possible et partager notre authenticité en toute modestie ! 
u extrait de "De l'angoisse à l'espoir"
Longtemps, diverses doctrines économiques se sont affrontées; aujourd'hui une seule semble recueillir l'approbation de tous ; elle se présente comme scientifique et développe les conséquences d'une "loi" apparemment aussi prégnante que celle du monde physique : la "loi" du marché.
u extrait de "Le souci des pauvres : L'héritage de François d'Assise" 
Si l'on avait annoncé aux paysans d'autrefois qu'un jour il faudrait cent fois moins d'heures d'efforts pour produire un quintal de blé, ils auraient souhaité la venue rapide de ce nouvel âge d'or et imaginé les multiples fêtes qui rythmeraient les saisons. Aujourd'hui, cette prédiction est réalisée, mais il n'y a plus de fêtes et les paysans ont dû quitter les villages pour venir s'entasser dans les banlieues des mégapoles. (…) Un jour viendra où il n'en faudra plus du tout [d'efforts] ; les machines remplaceront presque totalement l'homme. Nous devrions nous en réjouir. Or stupidement, par manque d'imagination devant des conditions nouvelles, nous le déplorons. Pour maintenir le système de répartition d'autrefois, certaines entreprises s'évertuent à produire des biens rigoureusement inutiles, les 'gadgets' qui envahissent notre quotidien, dont elles s'efforcent de persuader le public qu'ils sont nécessaires. Cela donne du travail à ceux qui les produisent, à ceux qui en font la publicité, à ceux qui les vendent, à ceux qui les détruisent. Ce travail, finalement, n'est qu'une fatigue inutile et souvent destructrice des ressources non renouvelables de la planète...
Il y a trente ans, la perspective d'un chômage atteignant un million de personnes était considérée comme invraisemblable ; ce serait la révolution. Aujourd'hui il y a plus de cinq millions de chômeurs, et les rues ne sont pas coupées par des barricades...
Je m'accroche à l'espoir que l'école peut être le principal acteur transformant tout handicap en source d'énergie.   Les instituteurs, les profs sont supposés tout savoir ; ils devraient être les interlocuteurs naturels, mais ils apparaissent comme les serviteurs du "système"; ils ont eux-mêmes un maître, Le Programme, personnifié par l'inspecteur. Ils sont les gardiens d'un troupeau qu'il faut faire entrer dans des enclos successifs, CM1, CM2, 6°, en évitant que trop de têtes ne se perdent en route... u extrait de "L'équation du nénuphar"


Il faut placer chacun dans les conditions de créer sa personne


de devenir quelqu'un, sans qu'il soit orienté vers une finalité productiviste et mercantile, sans qu'il soit façonné à ce que le « marché » va réclamer de lui. Dans les écoles de la banlieue parisienne, j'ai affaire à des gens un peu désespérés mais qui m'écoutent volontiers parce qu'ils préfèrent avoir pour objectif de se construire que de devenir des futurs patrons. Certes, gagner correctement leur vie est essentiel, mais ils ont compris que l'enjeu prioritaire est ailleurs, dans la réalisation d'eux-mêmes. Ce qui implique d'avoir une perspective. Résultat, ils sont moins désespérés lorsqu'ils m'écoutent que lorsqu'ils entendent les discours du richissime patron de Total...
Il ne peut exister de palmarès entre les hommes. Et il faut lutter contre le principe d'unidimensionnalité, au nom duquel on réduit l'individu à un mot et on détermine qu'un être est meilleur qu'un autre. C'est pour cette raison qu'à l'école il faut cesser cette logique, puérile, des concours, qui hypothèque la mission de l'éducation : participer à la construction de personnes différentes...
Bien sûr, je ne suis pas égal à un autre. Mais l'absence du signe « égal » n'autorise pas pour autant l'introduction des signes « plus grand » ou « plus petit ». Ces deux items ne valent que pour des ensembles définis par un nombre. Or nous ne sommes pas identifiables par un nombre. Si bien que l'on ne peut pas appliquer aux hommes les principes de supériorité et d'infériorité...
"Réussir" est devenu l'obsession générale dans notre société, et cette réussite est mesurée par notre capacité à l'emporter dans des compétitions permanentes. Il est pourtant clair que la principale performance de chacun est sa capacité à participer à l'intelligence collective, à mettre en sourdine son "je" et à s'insérer dans le "nous", celui-ci étant plus riche que la somme des "je" dans laquelle l'attitude compétitive enferme chacun... u extrait de "Mon utopie"
 

La dignité de l'homme consiste à prendre en main son devenir, à choisir.
 

Aujourd'hui plus sans doute que jamais au cours de notre histoire, nous sommes face à une bifurcation : d'un côté la voie facile de la domination de quelques-uns sur la multitude des démunis - une société fondamentalement esclavagiste, efficace ordonnée, mais où la presque totalité des hommes vivront sans espoir - de l'autre, le chemin escarpé, périlleux, d'une recherche de l'égalité entre tous les membres de l'espèce, la construction jamais achevée d'une société où tous les hommes se sentiront chez eux partout sur la terre des hommes. La barbarie ou la démocratie, il faut en décider aujourd'hui... u extrait de "J'accuse l'économie triomphante"
Mon expérience personnelle comme mon expérience de professeur me font mettre en doute l'intérêt de comprendre rapidement. Comprendre, c'est créer en soi une structure mentale ; ce ne peut être qu'une longue construction. L'élève qui déclare "je n'ai pas compris" fait preuve d'une vive intelligence. Il comprend qu'il n'a pas compris ; et c'est ce qu'il y a de plus difficile à admettre. u extrait de "Idées vécues"
 
 
Le système éducatif devrait enseigner que la connaissance s'accompagne du doute, qu'une opinion n'a de signification que par la remise en cause qui l'accompagne. Vivre nécessite de prendre parti, d'agir en choisissant une direction, mais il faut accepter que les convictions justifiant ces choix soient révisables, et surtout soient ouvertes à la critique.u extrait de "Nouvelle petite philosophie"
Par paresse, nous attendons de la science qu'elle réponde à nos questions ; les scientifiques eux-mêmes se prêtent parfois au jeu et acceptent d'être présentés comme "ceux qui savent", ceux qui apportent les réponses. Cela est parfois vrai, mais la science est un territoire qui se définit surtout par ses frontières ; et, aux frontières de la science, tout est en question... u extrait de "Au péril de la science ?"
L'on agite souvent la crainte d'un excès d'hommes; bien plus fondée et urgente est la crainte d'une disparition brutale et complète des hommes. Car nous nous sommes donné les moyens de suicider l'humanité... u extrait de "Cinq milliards d'hommes dans un vaisseau"
 
 

Toute rencontre comporte un risque. Être généreux, c'est affronter ce risque.

 

 

 
 
Catégorie: LITTERATURE, NATURE
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