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Arthur Rimbaud : Libre, Conscient, Mystérieux.

 
Arthur est d’abord et avant tout un précoce. A l’école, dans ses lectures, dans son écriture comme dans l’apprentissage des langues mortes ou rares Rimbaud apprend tout avant tout le monde. Rien de banal ne germe dans cette tête, écrivait le principal du collège de Charleville, ce sera le génie du Mal ou le génie du Bien”.
La montée en puissance de sa verve poétique commence dans les années 1860 pour se conclure vers 1874, il a alors 20 ans.
Et voilà que, grâce à Verlaine, son œuvre féconde. Contre son gré, contre la société, contre la poésie même. C’est l’histoire incroyable d’un destin littéraire consacré, récupéré, perpétué et qui, malgré sa brièveté continue aujourd’hui encore, d’être interrogée.
Ou comment la poésie a-t-elle pu cristalliser à ce point l’imaginaire prolifique d’un adolescent et consacrer sa postérité à partir d’une vie et d’une œuvre aussi courtes, si denses soient-elles.
Arthur Rimbaud est vraisemblablement le plus grand poète de tous les temps. Qui se mesure vraiment à lui ? Qui lui ressemble ? Sa "carrière" météorique est marquée par des fulgurances.
Il est un terme galvaudé pour désigner cela : le génie.
 
Se libérer des tutelles
Rimbaud a tout quitté, dans une permanente revendication de liberté. Il se délie d’abord de sa mère, décidée à le remettre dans le droit chemin ; crache sur les institutions, de la pension Rossat – où il se sent interné, fuguant à la première occasion – au Parnasse (mouvement de la seconde moitié du XIXe siècle, regroupant de nombreux poètes opposés au romantisme) plus tard – jugeant que toute appartenance, y compris à une école de pensée, est un enfermement. Sa vie est une perpétuelle invitation à nous affranchir de nos entraves – notamment celles auxquelles nous consentons sans discuter – et des figures vigilantes qui pèsent sur nous. Il se sépare de ses maîtres, rejette son amant le plus célèbre (Verlaine), blasphème, jure contre les Eglises. Il écrit même un livre contre Dieu : “Une saison en enfer”. Rimbaud ne croit qu’aux vertus de l’irrévérence. 
 
« J’avais 16 ans, je me découvrais des attirances, des emballements.
Je l’ai regardé et je l’ai trouvé beau.
Je pressentais quelque chose en lui de vénéneux.
J’ai pensé : s’approcher de lui, c’est accepter d’avaler un délicieux poison.
J’ai fait un pas en avant. Ç’a été trop tard.
J’ai su que je ne reviendrais plus en arrière.
Je me suis « baigné dans le Poème » (“Le Bateau ivre”), tour à tour entraîné
par une étrange fluidité et ballotté par des flots plus turbulents.
Lorsque je croyais trouver de la douceur, j’affrontais de la sauvagerie.
Lorsque je m’habituais à la violence, venait une caresse.
J’ai cherché à comprendre et n’y suis pas arrivé.
J’ai admis que cela ne servait à rien d’essayer.
Et appris que l’émotion compte parfois davantage que le sens.
S’il ne fallait conserver qu’une image, ce serait celle du soldat mort, « deux trous rouges au côté droit ».
Elle m’obsède.
Je relis inlassablement “Le Dormeur du val”.
 
 
 
 
 
Ouvrir sa conscience

En grand découvreur, il entend toucher à tout, multiplier les expériences, oser toutes les transgressions. Par le « dérèglement raisonné de tous les sens », il franchit des frontières invisibles pour nourrir son existence et son imaginaire. Rimbaud nous enseigne le risque, la mise en danger pour accéder à des territoires inconnus de notre conscience. Il le paie cher. Son accoutumance à l’absinthe lui vaut des crises sévères et des comas. Son goût pour l’opium le conduit sur des rivages périlleux.

S’accomplir dans l’ailleurs
Il aura été un marcheur infatigable, un promeneur du monde, un errant fiévreux. « J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides » (“Le Bateau ivre”). Il nous fait comprendre qu’en allant à la rencontre d’autres cultures, d’autres réalités, on gagne en richesse et en densité. Il aura traversé maintes contrées, foulé le sol de nombreux pays, sillonné l’Europe et l’Orient, voyagé sur plusieurs mers. Et il choisit de passer les dernières années de sa vie en Afrique, arpentant l’Abyssinie, chevauchant au milieu des déserts, se faisant marchand à Aden, au Harar. Pour lui, la vraie vie est forcément ailleurs.
 
Demeurer éternellement jeune
Rimbaud a 17 ans pour toujours. La beauté incandescente de ce jeune homme aux yeux clairs, cheveux en broussaille, moue boudeuse, immortalisée par le photographe Etienne Carjat, est un défi aux hommes et au temps. Elle nous apprend à ne jamais abdiquer notre enfance, à lui rester fidèle quoi qu’il en coûte. Dans l’imaginaire collectif, Arthur Rimbaud côtoie James Dean et Jim Morrison. Ces sales garnements ont le regard fiévreux de ceux qui ne renoncent jamais. Au risque de se brûler les ailes.
 
Entretenir le mystère
Il est d’abord un surdoué, accumulant les premiers prix, avant d’abjurer brutalement les honneurs académiques. Puis, entre 16 et 21 ans, il compose les plus beaux poèmes de la littérature, avant de renoncer sans préavis et sans explication à l’écriture. Il devient ensuite comptable puis négociant, on dit même qu’il participe à un trafic d’armes. Qui comprend cette reconversion ? Le souci n’est-il pas, en réalité, de demeurer inintelligible, indéchiffrable ? En cette époque de transparence, pourquoi ne pas admettre l’intérêt de demeurer en partie opaque et de se dérober aux jugements ?
 
Le Dormeur du Val
C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Arthur Rimbaud - Octobre 1870
 
 

 

Catégorie: LITTERATURE
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